L'IMPOSTEUR

26/09/2020


Réveillée par le bruit lent et régulier du déambulateur de la petite vieille du dessus, Rose fronça les sourcils, grogna, puis s'étira avant d'ouvrir les yeux. Une odeur âcre planait dans la pièce, et la fit grimacer. Elle se leva, mit en route la bouilloire et ouvrit la fenêtre. La jeune femme observa un instant les ruelles parisiennes, puis les paupières mi-closes, huma une bonne bouffée d'air corrompu. Une douche et un thé plus tard, elle se cala en tailleur sur le bord de son lit, puis secoua son flacon de vernis. Rouge. C'était de circonstance. Elle venait de terminer la seconde main lorsque son portable s'anima. Elle jeta un regard sur l'écran. Prévisible, mais ennuyeux. Elle revissa soigneusement le bouchon, rangea son attirail, puis décrocha.

- Rose ? Où es-tu ? Est-ce que ça va ?

Le combiné coincé entre l'épaule et l'oreille, les doigts de la main écartés, elle détaillait soigneusement ses ongles fraîchement manucurés.

- Je vais bien. Mais toi, t'es tendue maman, non ?

- Qu'as-tu fait Rose ? Pourquoi tu t'es enfuie. ? Il est mort ?

La voix de sa mère déraillait, agressant son frêle tympan. Rose éloigna, agacée, le téléphone de son oreille. Elle tourna distraitement la tête. Elle l'observa, tapi dans un coin de la pièce, étalé de tout son long, une masse molle, sanglante, inerte.

- Oui.

Rose voulait en finir, ses ongles de pieds étaient ternes. Mais sa mère s'accrochait. Elle voulait savoir.

- Pourquoi Rose ? Ça devait être le plus beau jour de ma vie, tu as tout gâché.

La jeune femme ricana, un sourcil levé.

- Le sixième plus beau jour de ta vie maman ! T'en trouveras un autre.

- Comment oses-tu ?

- Marcel était trop vieux.

Sa mère sanglota. Rose fronça les sourcils, une trace de pinceau visible sur l'auriculaire. Elle fit la moue.

- Faut qu'on parle Rose. Quand reviens-tu ?

- Demain peut-être. Une petite balade à Boulogne ce soir.

- Le bois de Boulogne ? Tu détestes !

- Pas de place au cimetière, c'est dimanche. J'ai pris la pelle avant de partir.

- Le soir, c'est un coupe-gorge. N'y va pas seule !

Rose la trouvait exaspérante mais lui fit grâce de la réplique mal aimable qui lui brûlait la langue. Son trop long silence ouvrit la porte à une nouvelle série de jérémiades.

- Mon pauvre Marcel, non ! Trop froid, trop sombre. Et puis Boulogne, c'est mal fréquenté. Tu imagines mon Marcel, au milieu des prostituées et des junkies ! Il va détester. Il n'aurait jamais voulu ça. Laisse-moi m'en occuper Rose !

- Pas le temps. Il schlingue trop !

Marcel, il l'avait regardée avec ses petits yeux vicieux, il s'était planté là, devant elle, un petit air suffisant de parvenu. Là, au milieu de sa chambre à elle, il avait élu domicile, lui, l'imposteur. On ne lui avait rien demandé. Comme si elle ne comptait plus. Elle ne l'avait pas supporté. C'était parti, comme ça. Un coup. Un sale coup. Elle avait senti le craquement de ses os quand il s'était écrasé sur le parquet. Clamsé. Ma foi, il ne l'emmerderait plus. Elle avait regardé autour d'elle et viré toutes ses affaires, jetées par la fenêtre, là, au milieu des invités, du champagne et des petits fours. Rose avait hésité, mais avait finalement mis le macchabée dans le coffre et pris la tangente de cette journée ridicule.

- J'ai repris ce qui était à moi. Marcel est un dommage collatéral.

- Ta chambre ? C'est pour ça que tu l'as tué ?

- Fallait demander.

- T'aurais dit non !

- C'est vrai, mais on ne serait pas en train de parler de son enterrement.

- T'as raison Rose, c'est de ma faute. Pardonne-moi Marcel, mon bel oiseau des îles. Mon joli cacatoès.