PAGE BLANCHE A MANHATTAN

Arrivés à l'hôtel la veille au soir, ils s'apprêtaient à vivre leur première journée de vacances. Elle était enjouée. Tellement heureuse de l'avoir enfin décidé à faire ce voyage. Sa femme lui énumérait avec un entrain incroyable tout ce qu'elle avait déjà planifié. Mais il ne l'écoutait déjà plus. Obnubilé par l'écriture de son dernier chapitre, cet écrivain angoissé s'en voulait d'avoir dit oui trop vite pour ce voyage, qui, décidément, tombait vraiment très mal. Il avait des délais à respecter. Comment le lui faire comprendre sans la blesser ?

Alors qu'elle finissait de se préparer, il s'improvisa un bel espace de travail, et sortit son ordinateur. Il ne vit pas sa femme derrière lui.

- Paul... ne me dis pas que tu vas travailler sur ton roman ? Pas maintenant ?

- Je n'ai pas le choix ma chérie, je dois vraiment rendre mon manuscrit à notre retour.

- Tu pourras prendre un peu de temps pour écrire après notre escapade. Non ?

- J'adorerais, je t'assure ! Mais là vraiment je n'ai pas d'autres options. Tu sais bien que c'est toujours aux premières heures de la journée que je suis le plus inspiré.

Elle ne lui dit rien. Pas un son ne vint troubler le silence pesant qui s'était soudainement installé dans la pièce. Mais son regard, lui, était incroyablement expressif. Elle prit son sac, et deux plans de New-York qu'elle avait préparés. Après un petit temps d'hésitation, elle lui déposa le sien sur la console, près de sa vieille sacoche. La jeune femme tourna la tête et sans un regard, elle sortit avant qu'il ne puisse voir ses yeux larmoyants. Elle ne claqua pas la porte, pas un mot plus haut que l'autre, mais Paul savait qu'il l'avait terriblement déçu, et il s'en voulait de lui avoir retiré son si joli sourire.

Quel homme ! Il se trouvait lamentable. Malgré ce petit pincement au cœur, cet accro de la plume éprouvait un soulagement. Enfin seul et au calme, une belle journée de travail l'attendait. Il s'installa face à son clavier. Les conditions étaient à présent réunies pour qu'il s'adonne à son art. Il était parvenu à recréer un environnement proche de son habituel sanctuaire d'écrivain. L'homme sentit pourtant une angoisse monter lentement en lui. Son roman était déjà bien avancé, mais il devait absolument terminer son chapitre... l'ultime. Afin de se mettre doucement dans le bain, il fit des gammes. Décrire sa chambre, ce qu'il avait mangé ce matin, son voyage en avion. Un rituel efficace d'habitude pour pénétrer doucement dans la création. Mais, pour une raison qui lui échappait encore à cet instant, seul face à cette nouvelle page sur son ordinateur, les grandes idées qui faisaient habituellement son talent, semblaient lui faire défaut. Il s'y reprit à maintes reprises, mais revenait en arrière sans cesse. Les mots. Les phrases. Rien ne lui venait. Le syndrome de la page blanche ? Son rythme cardiaque s'accéléra, les mains moites, des gouttes de sueur coulaient sur son front, il était tel un coureur qui ne pouvait plus mettre un pied devant l'autre. La matinée était déjà bien avancée, lorsqu'excédé et à bout de nerfs, il alla chercher une cigarette, et ouvrit la belle vitrée pour s'intoxiquer. Il fut immédiatement embarqué par un flux de bruits assourdissants. Les coups de klaxon des taxis, les sirènes des voitures de police, le bruit du métro au loin. Il ferma instinctivement les yeux, et tira nerveusement sa première bouffée, il sentit instantanément le poison envahir ses poumons. Lorsqu'il ouvrit à nouveau les yeux, il s'autorisa à jeter un coup d'œil au paysage urbain qui s'offrait à lui. New York. Tout y était démesuré. Les yeux levés vers le ciel, il ne pouvait s'empêcher d'être impressionné par ces constructions gigantesques. Puis il scruta le boulevard. Les gens qui se pressaient, insensibles à leur entourage, l'oreille greffée sur leur téléphone, leur café à la main et ceux qui, au contraire, prenaient leur temps, des étoiles dans les yeux et la tête en l'air. Des touristes, sans aucun doute. Il sourit.

Son regard fut alors interpellé par une petite tête blonde. Seul, immobile, une vieille peluche à la main, bousculé par les passants, il regardait tout autour de lui. Que faisait cet enfant sur la sixième avenue ? Il l'observa quelques instants, puis après une courte réflexion, il décida d'aller à sa rencontre. Avant de sortir, il prit sa besace, et instinctivement, y mit le plan laissé par sa femme.

L'ascenseur, le hall de l'hôtel, et quelques bousculades plus tard, il se retrouva près du garçon. Son regard terrifié, le visage blême trempé par les larmes, confortèrent Paul dans sa décision. Malgré son anglais approximatif, il apprit qu'il se prénommait Jack et comprit l'essentiel. Central Park. Zoo. Fugue. Perdu.

Paul sortit son plan, et se rassura. Au vu de la taille de ce gamin il ne devait pas être très loin de son point de départ. Il situa tout de suite le Zoo de central Park, et estima qu'il leur faudrait quinze bonnes minutes pour s'y rendre à pied. Il tendit sa main au petit bonhomme qui le regardait plein d'espoir, et lui expliqua tant bien que mal qu'il allait le ramener auprès de ses parents. Un sourire timide, le jeune garçon mit sa petite main dans la sienne. Par précaution, il expliqua la situation au portier de l'hôtel et lui demanda de prévenir la police de ses intentions. Sa mère avait dû les contacter, et devait être morte d'inquiétude. En route vers la cinquième avenue, le petit Jack resta très silencieux, et Paul en profita pour lever un peu la tête et regarder de plus près les boulevards, les magasins et les immenses gratte-ciel. Tout était si démesuré. Paul commença alors à imaginer de nouvelles perspectives pour son héros et la finale de son roman. Les idées commencèrent à fuser dans sa tête, il sortit rapidement son téléphone et après avoir mis la fonction dictaphone en marche, il débita tout ce qui lui passait par la tête, conscient qu'il venait de retrouver son inspiration. Le petit Jack le regardait, ses grands yeux cherchaient une explication à ce qui devait être pour lui un charabia adressé à un téléphone. Il le rassura d'un petit clin d'œil et continua sur sa lancée. Il imagina sa dernière scène dans l'atrium de la Trump Tower, tout se dessinait parfaitement dans son esprit à présent. Loin de son ordinateur et de son bureau, c'était dans les rues de New-York qu'il puisait ses idées. Comment avait-il pu oublier ? Il se disait écrivain, et il avait pourtant bafoué les règles les plus élémentaires. Une erreur digne d'un débutant. Il s'était toujours inspiré des petits détails de la vie de tous les jours et des expériences même les plus insignifiantes. Il a encore tant de choses à découvrir, ce voyage est une chance incroyable. Rester dans sa chambre d'hôtel devant son écran... Qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Une odeur de hot dog vint alors chatouiller ses narines, il était bientôt midi et son estomac commençait à le rappeler à l'ordre, il se serait bien laissé tenter. Mais ce n'était pas vraiment le moment, il lui faudrait encore être patient.

À peine avaient-ils fait quelques mètres dans le célèbre poumon New-Yorkais, qu'il sentit la petite main de Jack se défaire de la sienne avant de courir dans les bras d'une dame. Sa mère semblait-il. La police était là, ainsi que... son épouse, son plan à la main, elle le regardait perplexe. Son cœur se déchira à la vue de cette femme qu'il aimait tant et qu'il avait osé laisser seule, alors que ce voyage était leur rêve à tous les deux. Il tenta un rictus coupable, et ne fut pas déçu par le sourire plein de tendresse qu'elle lui rendit. Il était pardonné. Il avait juste envie à cet instant de la serrer dans ses bras et de profiter de cette journée New-yorkaise avec elle. Mais il devrait attendre encore un peu. La mère de Jack, la police, et même des touristes ... tout le monde vint le voir tour à tour. Il était le héros du jour.

À la fin de cette journée aussi surprenante que dépaysante, et de rires complices avec sa compagne, il rentra à l'hôtel, la tête pleine de vie. Sa femme lui fit comprendre délicatement qu'elle avait besoin d'un temps pour elle. Une manière détournée de lui laisser le champ libre pour libérer sa plume en toute sérénité. Assis devant son ordinateur, son dictaphone à la main, il laissa alors son talent opérer. 

Il était encore absorbé par les mots lorsque sa femme l'interpella.

- Marc ! Dépêche toi, on est prêtes, on t'attend ! Les filles sont déjà sur leur vélo, et j'ai attaché le pique-nique sur ton porte bagage. Le temps est magnifique, ça va être une journée fantastique !

- Attends s'il te plaît, j'arrive bientôt mais laisse-moi finir mon paragraphe ! Mon écrivain a enfin trouvé l'inspiration !

- Oui et bien ton Paul sera toujours inspiré ce soir ! Presse toi, le soleil ne va pas t'attendre ! Tu vas finir par moisir à force de rester dans ce bureau ! Si tu crois que c'est la recette pour devenir un grand écrivain, c'est que tu n'as rien compris !

- ...