Sous nos yeux


Le réveil sonne, une nouvelle journée qui s'annonce. A peine levée j'ouvre les volets et j'observe cette nature paisible, cet oiseau aux couleurs si étonnantes que je n'avais jamais vraiment vu auparavant et cette brise légère qui fait frémir les bourgeons. Ce ciel bleu qu'on a tant attendu nous fait rêver à une douce balade, un pique-nique improvisé au bord d'un lac, un barbecue entre amis. Je referme la fenêtre et avec elle tous mes rêves devenus inaccessibles. Il y a quelques semaines encore j'ignorais que ces petits riens m'étaient si précieux, je ne voyais même plus ces petits bonheurs du quotidien. De nouvelles routines s'installent et se mêlent aux habitudes passées, les journées de travail à la maison, les détentes sportives, les jeux de société, le plaisir de cuisiner ensemble et de prendre le temps de savourer tous nos repas en famille sans regarder nos montres. Les enfants expérimentent l'école à la maison avec un certain enthousiasme, j'envie leur insouciance, eux qui courent dans le jardin, qui rayonnent malgré tout, on les protège et on espère que rien ne viendra attrister leurs yeux rieurs.

On attend avec une impatience mêlée d'angoisse cette balade hebdomadaire qui n'a pour autre but que de nous réapprovisionner. Besoin de respirer, de se sentir libre, à l'extérieur de cette maison, ces quelques minutes de marches dans ces rues désertes, sentir le soleil sur notre peau, et la sensation en fermant les yeux que tout est presque normal. Mais cette illusion n'est que de courte durée. Des espaces à respecter, des gens masqués, l'impression dans le regard des autres que nous sommes tous présumés coupables de transporter illégalement un intrus viral. Puis, des rayons vidés, et l'incompréhension qui est la mienne face à la bêtise humaine, tant d'égoïsme stupide me met hors de moi. Les anciens ont raison...finalement où va le monde ? Mais, plus tard, je serai émue aux larmes face à l'engagement sans limites de ceux qui face à ce combat ne comptent pas leurs heures, et risquent leur vie pour aider ceux qui en ont besoin. Je réalise alors que de tous temps l'humanité a toujours été ainsi faite, des collabos, prêts à vendre leurs amis d'hier pour servir leurs intérêts, et des résistants, qui au péril de leur vie protègent l'étranger aux abois. La résistance sous toutes ces facettes me réconcilie alors avec le monde qui est le mien aujourd'hui, inexorablement, je suis fière d'œuvrer à ma manière du bon côté. Je laisse ma colère s'évanouir, consciente qu'elle n'a aucune utilité dans notre combat actuel, et qu'elle serait néfaste pour moi.

Puis ce mal qu'on voyait de loin se rapproche, mon amie, mon âme sœur est touchée. Quand un matin elle m'annonce qu'elle a du mal à respirer, mon cœur s'emballe, des sueurs froides coulent sur mes tempes, je ferme les yeux pour que les murs cessent de tourner autour de moi, et la nausée soudaine m'oblige à m'asseoir à même le sol. Mais elle a besoin que je sois forte, que je lui dise les mots qui rassurent, et je me reprends, convaincue par mes propres arguments, je la persuade qu'elle va guérir. A cet instant, je prends toute la mesure du confinement, ce besoin que je ne peux assouvir de la serrer dans mes bras et de lui dire que tout ira bien, qu'il ne peut en être autrement, car je ne peux imaginer un monde sans elle. Covid-19. Cet inconnu devenu bien trop familier à présent m'étouffe, me glace le corps et l'esprit. Cette vie qui nous semblait infinie, ces proches que l'on croyait immortels, tout paraît si fragile à présent. La peur, l'incertitude, le manque des miens me rendent fébrile, un mal non viral mais insidieux qui me paralyse alors. Les jours suivants, elle se remet, et je reprends vie avec elle. Suivra son petit voisin, atteint lui aussi par ce virus. En détresse respiratoire, le vieil homme sera pour autant renvoyé chez lui. L'hôpital fait le choix de le condamner. Il faut sacrifier des vies pour en sauver d'autres, ils font des paris sur la vie, et je réalise alors l'horreur de la crise que nous traversons. Mon amie, ma résistante déplacera des montagnes pour qu'il en soit autrement, et il sera finalement pris en charge à domicile. S'il va mieux aujourd'hui, il est encore trop tôt pour crier victoire, mais elle, c'est certain, elle demeurera une héroïne.

Les semaines passent et on apprend à vivre autrement, on réalise tous les excès qui étaient les nôtres et on savoure les instants simples. On rêvait de voyages dans des contrées lointaines, on n'aspire plus à présent qu'à un modeste repas avec nos proches, nos grands-parents... pouvoir les serrer dans nos bras sans risquer de leur transmettre cet invisible mal. On attend avec impatience de les revoir, on espère que ce jour viendra, et qu'ils seront encore là. On se reproche tous ces coups de fils qu'on n'a jamais pris le temps de passer, ces moments où notre vie trop remplie nous a empêché de les voir, on se sent minable et on réalise que le temps perdu ne se rattrape jamais. Privés de l'opulence, on vit simplement, on s'aime encore plus fort, on réalise qu'on avait tout pour être heureux et qu'on cherchait toujours plus loin un bonheur fantasmé. J'imagine que le retour à la vie normale va être long et difficile, et l'on peut espérer que cette crise que l'on aura traversée nous aura au-moins permis de retrouver la valeur des choses simples.